Le titre sent la douceur de vivre, de l'acheminement tranquille du couple vers l'automne... Il rappelle une chanson de Bourvil, tendre et émouvante.

Et bien non ! patatra : nous voilà plongés, avec une précision toute chirurgicale, en un dimanche d'octobre de la Maison de Retraite des Bégonias. Camille de Peretti, jeune auteure de ce "nous vieillirons ensemble" publié chez Stock en février 2008, applique pour ce roman le principe rigoureux de Georges Perec dans "La Vie mode d'emploi" (à lire si vous ne l'avez déjà fait !). Camille de Peretti a fait des études de Lettres, elle en a gardé une rigueur de construction impressionnante.

Vous vous en doutez, le quotidien d'une maison de retraite... ce n'est pas tout rose... et d'entrée de jeu, on sombre dans la nuit avec ce cadavre grignoté par les fourmis alors que, tout près de là, deux vieilles dames regardent la messe à la télé... mais ne vous inquiétez pas, le réalisme de ce "roman" nous plonge finalement dans la vie, la vie tout court, avec ses durs et ses doux moments : l'amour est proche de la mort, l'humour du désespoir. Thérèse et sa douceur, "Dreyfus" et ses obsessions, Nini - ancienne brillantissime juge - et ses terribles caprises, "la baronne" et "son" Alzheimer, mais aussi son mari qui l'entoure de mille soins, Josy et son charisme, Isabelle et son enfant qui pousse en elle, Philippe Drouin, ses timbres et ses pulsions : je m'arrête là, ils sont tous là, les hommes et femmes du vrai monde, ils sont nous.

On s'y retrouve si bien qu'on ne peut que se projeter aux Bégonias et ressentir la profonde angoisse de beaucoup des pensionnaires, attendre avec eux la visite de l'enfant qui les abandonne ou du moins ne les entoure pas assez, être jaloux de l'amitié manifestée par deux autres dont l'on se sent exclu. On est aussi l'enfant qui culpabilise "à donf" parce qu'il sait qu'il pourrait, qu'il devrait, manifester autrement sa tendresse à son parent que par des visites (mais... comment ???), on est le personnel qui rame au milieu des remugles insoutenables tout en aimant profondément ceux qu'il soigne, on est blanc, on est noir, on est jeune, on est vieux, et c'est toute la réussite de ce livre.

Il est très beau ce livre, très dur et parfois très drôle. Son côté positif, c'est qu'il nous rassemble en cette antichambre de la mort et nous fait constater que, fondamentalement, il est souvent possible de "survivre" psychologiquement lorsqu'on est soi-même accueillant et attentif aux autres. Il est à consommer à tout âge sans modération, vraiment. "Chapeau bas", Madame, pour cet effleurement des sentiments qui va si loin et peut être parfois si cruel.

Une volontaire alternance d'égoïsme vrai ou désespéré et d'altruisme, de descriptions crues et poétiques... Des exemples, il y en a beaucoup... Une description des "mémés" : "Certaines ont fait des régimes toute leur vie et se retrouvent sèches et craquelées comme les marrons à la fin de l'automne". (J'aime bien les marrons et l'automne !).

Puisse ce roman nous rapprocher de nos "gangans", des "grandes personnes" ainsi qu'on les appelle en Guyane ; puissions nous les aimer davantage, mieux, et surtout le leur montrer grâce à ce livre, tout à la fois mélancolique et mélodieux.

A très bientôt !