... samedi soir dernier à la Chambre de Commerce et d'Industrie de Cayenne. Christiane Taubira y avait organisé une "conférence débat" dont le noyau central était le livre "Pigments" de Léon Gontran Damas, auteur guyanais qui échafauda avec Senghor et Césaire le concept de la négritude. Le thème officiel de la rencontre était "la loi et la liberté d'expression", puisque Pigments avait été censuré en 1939 par le gouvernement français pour "atteinte à la sûreté intérieure de l'Etat". Il faut dire que Damas use de son style poétique particulier, empli de césures et de rythmes, pour dénoncer les guerres et qu'en cette sombre période où se reniflaient déjà l'odeur du cuir des bottes "étrangères", l'on ne pouvait que redouter la "subversion" sous-jacente.

Trois intervenantes pour l'occasion, un débat ensuite ; la salle était comble, plus de quatre cents personnes. Lydie Ho Fong Choy Choucoutou aborda d'abord la littérature dans son intervention "Pigments, une césure dans l'écriture poétique". Elle resitue le contexte de l'écriture poétique : années 30, exposition internationale de 1931 avec des "échantillons" de cet empire français sur lequel "le soleil ne se couche jamais", constitution d'une communauté de jeunes intellectuels noirs qui créent leur revue, "l'Etudiant noir". La période est propice aux rencontres entre races ; le nègre repense son identité, réfléchit à son rôle, à sa place... J'ai pris des notes, Lydie Ho Fong Choy a été passionnante, je vais vous raser en restituant - mal et partiellement - ce qu'elle a dit. Elle a naturellement parlé du ras le bol des colonisés à qui l'on parle de "leurs ancêtres les gaulois". En 1937, le parlement met la machine en route pour enclancher la départementalisation. "Pigments" est publié à 500 exemplaires en 1937, à compte d'auteur (Senghor contribua financièrement à son édition). Plusieurs thèmes abordés : la traite et l'esclavage (ils sont venus ce soir...), le sentiment d'aliénation culturelle, où l'auteur évoque cette ambiguïté vécue par l'homme qui analyse ce sentiment de "singer les blancs", impression de dépersonnalisation (j'ai l'impression d'être ridicule dans leurs plastrons... j'ai l'impression d'être complice... tout en moi aspire à être nègre). La révolte anticolonialiste est clairement exprimée dans l'oeuvre, ainsi que l'antimilitarisme de l'homme.

Pour l'intervenante, "Pigments" est une écriture du recul, qui rejette les règles de la métrique : le rythme, l'absence de ponctuation, les répétitions, le langage populaire, l'introduction du créole en font une oeuvre peu banale... et provocatrice, aujourd'hui, pour tout lecteur. Damas réfute ici une vision du monde afin d'en créer un nouveau ; il n'a que 25 ans alors, il reprendra au long de son oeuvre les thèmes essentiels.

Avant et entre les interventions, des poètes lisent des poèmes de PIgments. Des jeunes "slamment" et jouent de la musique.

Après cette superbe introduction, Me Sagne intervient sur la censure. Là, je vais vous épargner, parce que vraiment cela a été une épreuve. Elle commence par un proverbe (?) "on lie les boeufs par les cornes et les hommes par les paroles". Elle rappelle que dans l'entre deux guerres, au moment où l'Italie envahit l'Ethiopie, plusieurs revues sont censurées, dont l'Etudiant Noir, mais aussi la "Revue du Monde Noir", créée par les demoiselles Nardal. Revient à plusieurs reprises sur la loi d'urgence en France au moment de la Guerre d'Algérie. Fait des bonds chronologiques abracadabrantesques (je sais, j'aime bien...), son intervention aurait pu vraisemblablement être nettement moins longue...

Christiane Taubira clôt le trio avec pour thématique "le point de vue du législateur". Elle émaille ses propos de nombreuses citations de Césaire et de Damas, avec brio. Dit qu'Aimé Césaire trouvait Damas "sérieux, tragique, pathétique". (Feu frère sombre toujours, dixit Césaire aux funérailles de Damas). En 77, Damas luttait pour la libération du continent africain et celle des peuples colonisés, espérait l'échange entre les peuples. C. Taubira estime son époque parlementaire "éclairée par ses engagements manifestés dans sa poésie". Elle rappelle le contexte du Décret Louis Rollin de 1935 concernant les "possessions françaises", à l'exclusion des Antilles et de l'Océanie (mais pas de la Guyane), sanctionnant d'amende et de prison toute action portant atteinte au respect de l'autorité. Ce décret touche les auteurs de livres, affiches... Un autre livre de L.G. Damas, "Retour de Guyane", sera également censuré. Pour C. Taubira, la Guyane, à l'époque de Damas - comme aujourd'hui - est dans une situation ambigüe, puisqu'elle relève de plusieurs statuts  J'aimerais vous énumérer tous les rappels législatifs faits par la conférencière, vous arrêteriez de lire tout de suite....

C. Taubira considère que l'Expo universelle de 31 consolide les notions de races "cultivées" par Cuvier, Buffon... Damas veut "arracher les sourires Banania de tous les murs de France". Elle rappelle qu'un décret de 1948 fait l'Etat propriétaire de toutes les terres vacantes et sans maître... Revenant à Damas, elle souligne son engagement visant à conduire à la réhabilitation de la race noire et à liquider la notion de race et les préjugés. (lisez bien tout cela...). Pour elle, le "discours du colonialisme" de Césaire s'entend déjà dans "Pigments".  Elle conclut par une première citation de Diop, fondateur de Présence Africaine "la négritude n'est pas une question de race, c'est une question de culture" puis par Damas "avant d'être un mouvement littéraire, la négritude est un état accepté par certains d'entre nous".

Désolée d'être si longue, mais je veux aborder le débat, qui fut houleux sur les responsabilités des profs (=Education nationale) et des parents dans la culture littéraire des jeunes. Christiane Taubira longuement évoqua la situation difficile des jeunes partis de Guyane pour faire leurs études en France, mal accueillis au pays à leur retour : payés au SMIC, ils ne sont pas reconnus au niveau de leurs études et sont donc obligés de repartir, alors que "d'autres" sont ici, avec des postes intéressants, des diplômes dont on ne connaît pas l'origine, des avantages financiers conséquents. Ce thème vaut à notre députée de longs applaudissements... S'interrogeant sur l'attitude des guyanais, pas toujours dynamique, C. Taubira évoque "la diaspora" entre les noirs d'Afrique, ceux des Etats Unis, les antillais et ceux d'Amérique latine. L'homme qui m'accompagnait me suggéra de regarder la définition de diaspora dans le dico : vous en ferez autant ??

Dans l'assistance était M. xx, l'une des figures les plus emblématiques de l'indépendantisme guyanais. Après deux observations plutôt bien venues, la troisième suscita un déluge d'applaudissements : en créole, il faisait le bilan des soixante années de départementalisation, voulue par la France pour le développement de la Guyane. Puisque cet objectif n'est pas atteint... "digage, la france"...

Que penserait aujourd'hui Damas, que penserait Césaire, et au milieu Senghor, de ce que peuvent provoquer aujourd'hui leurs écrits ??? Que sommes-nous capables, citoyens d'un XXIème siècle quelque peu chamboulé par des conflits de plus en plus étendus, de tirer comme leçon tant des oeuvres de ces trois "chantres" que de ce type de débat...

Et bien, moi je vous le dis : y a du boulot... Alors, courage, chaque jour, courage...

Bravo aux trois chats qui auront eu le courage de lire cela de bout en bout ; pardonnez moi si je n'ai pas tout exactement restitué. Mais je voulais le faire pendant que c'était encore assez frais. Prenez soin de vous, tous et chacun !